Bayrou : la rustine de Macron se décolle déjà

J’ai rencontré François Bayrou. Pas de scoop en vue, les amis : ce n’est pas pour devenir ministre ! C’était il y a longtemps, dans une autre vie.  Sur l’un de ces confettis flottant sur les océans du monde et battant encore pavillon français (pour combien de temps ?!). Le type d’endroit que les politiciens de métropole visitent uniquement dans le cadre, intéressé, des élections présidentielles. C’est l’occasion pour les leaders nationaux, pétris  d’ambition pour eux-mêmes bien plus que pour leur pays, de faire un sympathique tour des tropiques afin de promettre monts et merveilles en espérant recueillir une poignée de voix. Des engagements qu’ils s’empressent d’oublier à peine dans l’avion du retour, c’est une évidence.

C’est une vérité qui fait écho au drame de Mayotte : pour le microcosme parisiano-hexagonal, le monde ultra-marin n’a d’existence véritable que quelques semaines tous les cinq ans. Sauf catastrophe où il conviendra de tirer son épingle du jeu en rameutant les projecteurs médiatiques, en toute hypocrisie !

C’est en 2006, alors qu’il effectuait un déplacement dans l’optique de l’échéance de 2007, que j’ai rencontré François Bayrou en tête-à-tête.  L’entretien a duré un peu plus d’une heure, le temps pour lui de présenter son programme pour l’Outre-mer et de développer quelques-unes de ses marottes, chaque politicien de premier plan ayant les siennes. L’homme a un abord sympathique, parle beaucoup, avec son phrasé heurté, caractéristique d’un bégaiement parfaitement maîtrisé. Seul problème : il  fait mine d’écouter son interlocuteur, mais, au final, il donne l’impression de ne rien avoir entendu. A moins qu’il ait un problème de compréhension.   

A cette époque, il se voyait comme le prochain Président de la République. Il en était certain et pour partie, ce n’était pas le résultat de la méthode Coué. Il m’avait confié recevoir des appels de partout pour le soutenir dans sa (future) candidature face à Sarkozy et Royal. S’il ne s’était pas étendu sur l’identité de ses nombreux soutiens, il laissait entendre que ceux-ci venaient des deux bords. Car Sarkozy faisait figure de repoussoir pour certains « centristes » de l’UMP, et Royal était dévalorisée, ou moquée, par certains caciques du parti à la Rose. D’ailleurs, il n’est un secret pour personne que la campagne de Ségolène Royal fut, en partie, sabordée par son propre camp, voire par son compagnon de l’époque, un certain François Hollande.

François Bayrou se voyait d’autant mieux en haut de l’affiche élyséenne que certains oligarques lui avaient fait savoir qu’il pouvait compter sur leur appui, aussi discret que sonnant et trébuchant. Autant dire qu’il était confiant, le Béarnais enraciné. La suite lui prouva que les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent ; une leçon qu’en politicien chevronné, il aurait dû connaître depuis longtemps.

Car François Bayrou fait partie du paysage politique national depuis plus de quarante ans. Un sacré bail et une belle expérience à tous les postes de responsabilité, en tant que maire, député, ministre ou haut-commissaire, sans compter sa chaire de président inamovible du Modem. Cela fait trente ans qu’il prépare son destin à la magistrature suprême. Et le voici qui, à peine nommé le cran juste en dessous,  – dans des conditions, tel que rapportées par les médias, qui sont rocambolesques – commet bourde sur bourde, la plus grave n’étant pas celle que l’on croit.

On s’accorde généralement à dire que la politique au plus haut niveau est affaire de symbole. C’est encore plus vrai en ces temps où la « com’ » l’emporte sur le fond des dossiers, qu’il s’agisse de battre le pavé devant une usine qui ferme, de retrousser ses manches de chemise face à une salle de notables polis supposément hostiles, ou d’être juché sur une botte de paille pour jouer l’acteur façon « Caroline à la ferme ». Il faut dire que le vrai pouvoir ayant été délégué en même temps que la souveraineté à des instances supranationales, le politicien brasse essentiellement du vent quand il ne  pose pas pour des selfies.

Le symbole est « tout » et « partout ». Alors c’est peu de dire que côté symbole, François Bayrou s’est pris les pieds dans le tapis.  

  1. En allant animer le conseil municipal en sa bonne ville de Pau, il a donné à croire qu’il n’avait pas pris la juste mesure de la catastrophe à Mayotte. Au mieux sa décision est passée pour un total manque de réactivité – ce qui augure mal de la conduite des affaires du pays en temps de crises exacerbées ; ou pour une certaine désinvolture ; ou pour un désintérêt total de la situation. Il convient de noter que son souci de continuer à « s’ancrer dans le local » ne l’avait pas dissuadé de faire le show devant les médias, invités ou convoqués au dit conseil municipal pour recueillir la voix de qui au juste : de l’édile, vraiment ? Je doute qu’un journaliste de BFM-TV se soit jamais rendu par le passé à Pau pour couvrir une réunion du conseil municipal.
  • En allant à Pau, François Bayrou a pris un jet de la flotte gouvernementale. C’est légitime eu égard aux contraintes qui sont les siennes et à l’inadéquation des offres de transport alternatif (ligne régulière – train…). Pour autant, cela démontre combien il est facile de s’approprier les jouets de la République dès que l’occasion vous est offerte. A l’heure où il est de bon ton de parler « baisse des dépenses de l’Etat », « efforts citoyens face à l’impôt » et « réduction des émissions de CO2 », le symbole fait mal. D’autant plus mal que l’Etat a su imposer le télétravail aux entreprises privées et qu’il aurait été facile de procéder en visioconférence depuis Paris. C’est bien en visioconférence qu’il s’est tenu informé de la situation à Mayotte !
  • Devant les parlementaires qui demandent (déjà) des comptes, François Bayrou avance un argument sidérant pour sa défense : le Président et le Premier ministre ne peuvent quitter « le territoire national » à la même période. On comprend ce qu’il a voulu dire : il faut que l’un des deux reste à Paris. Mais l’expression est plus que maladroite, elle est signifiante. Vu de Paris, les élites françaises considère le 101e département français comme ne faisant pas partie prenante du « territoire national ». Et c’est aussi ce qu’ils pensent peu ou prou des autres confettis ultra-marins, ce qui explique pourquoi il n’y a jamais eu un vrai ministère de plein exercice dédié à l’Outre-mer disposant des leviers transversaux pour contribuer efficacement au développement économiques de ces territoires. Certes de l’argent public leur a été alloué, parfois détourné par les politiciens locaux et les monopoles économiques sur place, mais surtout rarement employé à doter ces collectivités, départementales et autres, des infrastructures dignes d’une puissance économique figurant dans le Top-10 mondial.   

François Bayrou a très mal commencé sa séquence de Premier ministre, de la même façon qu’il a beaucoup de difficultés à composer un gouvernement qui obtienne une majorité de non-blocage au Parlement. Il est peu probable qu’il tienne la barre très longtemps, sauf à ce qu’il fédère les intérêts politico-financiers des partis en jouant sur la promesse de mettre en place un scrutin proportionnel, de sorte que tous les politichiens de cour et d’arrière-cour puissent mieux bouffer à la gamelle de l’argent public. Triste spectacle.

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